Deux jeunes en pouce sur la Romaine

:: Deux jeunes en pouce sur la Romaine ::

Cueillette d’opinions sur le projet hydro‐électrique par deux voyageurs en chemin sur la Côte‐Nord 

:: Par Adeline Charvet, voyageuse, journaliste. :: Et Erik Bélanger, voyageur, ingénieur et chargé de cours en Impacts sur l’environnement à l’Ecole polytechnique de Montréal.

ALTERNANT covoiturage, pouce, kayak et bateau, nous avons parcouru, de manière aléatoire et pour notre plaisir, la Côte‐Nord québécoise. En cette première moitié de juin 2009, un enjeu habite toutes nos rencontres, celui de « La Romaine » ou de l’installation hydro‐électrique qui doit bientôt métamorphoser cette rivière à saumon.

 

24 Juin 2009 – Québec/Montréal.  

 

Nous traversons d’abord l’objet de notre réflexion à 120 km/h. Une semaine plus tard, nous revenons observer de près LA rivière Romaine, objet d’un débat local aussi obsédant qu’une ruche qui bourdonne. Après quelques lifts, nous laissons notre discrétion sur le bas côté. Et posons la question directement : « Etes‐vous pour ou contre le projet de la Romaine ? ». Partagez avec nous ce périple aux idées.

 

AU BOUT DE LA ROUTE 138 EST. ENTRE NATASHQUAN ET LE HAVRE‐ST‐PIERRE 

« Les gens, ici, ils crèvent de faim (…) Ceux qui critiquent [le projet], ils ne vivent pas ici ! ». Cette femme, arrivée il y a quelques années à Natashquan est en colère contre la critique du projet de barrages.

 

La population autochtone de Pointe‐Parent a touché des compensations financières d’Hydro‐Québec : 3 000 $CAN par adulte, 1 000 $CAN par enfant. Nous ne savons pas si cette somme versée en un jour représente le double, le triple ou le quadruple du revenu mensuel habituel. Une autre habitante, néo‐arrivante de Natashquan nous fait part des attitudes qu’elle observe au lendemain de la remise des chèques : des adultes en état d’ébriété dès le midi, des écoles désertées et des convois en partance pour les centres d’achats de Sept‐Iles.

 

Un autre habitant propose un regard plus distancié : « Pour la majorité des Nord‐Côtiers, l’opposition est un non‐sens ». Il constate une population qui aspire à l’abondance de consommation, vue comme le privilège des métropolitains. Selon lui, les voix contre l’exploitation de la rivière Romaine restent discrètes. Il met entre nos mains le supplément spécial du Nord‐Côtier sur « La Romaine »i qui nous apparait plus comme une publi‐information qu’un support au débat.

ENTRE LE HAVRE‐SAINT‐PIERRE ET LA RIVIERE ROMAINE.

Un homme innu, discret, en contact par son travail avec un large échantillon de la population locale, répond vaguement. La question semble tabou avec lui.

 

 

 

ENTRE LE HAVRE‐SAINT‐PIERRE ET LES ILES MINGAN 

Nous échangeons avec un kayakiste local sur les eaux du fleuve : d’après lui, bientôt fini le bois de grève transporté sur les berges par La Romaine ! Il poursuit : la création de barrages va freiner l’apport de sédiments à l’embouchure de la rivière. Ainsi, certains maillons de la chaîne alimentaire risquent de voir diminuer considérablement leur garde‐manger. Un effet qui peut faire peur aux cueilleurs de pétoncles. Et le saumon, quant à lui, va‐t‐il s’approprier les chemins que lui tracera l’Homme pour venir se reproduire ?

 

ENTRE MINGAN ET RIVIERE‐AU‐TONNERRE. 

Un Innu de la zone de Mingan nous embarque, bonhomme et chaleureux. Il envisage que la rivière ne s’assèche avant même que  le barrage ne soit rentabilisé. Un avis que nous recevons comme une crainte face à l’exploitation de la rivière Romaine par Hydro‐Québec mais que notre témoin annonce fonder sur son observation rapprochée des exploitations hydro‐électriques de la région.

 

Le temps est frais (entre 3°C et 15°C sans l’indice vent !) et nos levers matinaux. Son casse‐croûte ouvre à peine quand nous lui commandons un pogo avec des frites. Notre restauratrice, douce et coquette, est impartiale face à notre interrogation sur la rivière. Préoccupée par les effets des travaux sur l’environnement, elle ne néglige pas les retombées économiques tant attendues. Nous poussons notre curiosité :  la main‐d’oeuvre, une fois les travaux complétés, continuerait‐elle de peupler la région et de faire fonctionner l’économie locale ? D’après notre témoin, sur des projets comparables, une fois les barrages en place, seule une poignée de personnes restent employées sur les lieux par Hydro‐Québec. La plupart quittent la région. D’autres charmés par les lieux s’y installent.

 

 

ENTRE LONGUE‐POINTE‐DE‐MINGAN ET MAGPIE.

Nous retrouvons par hasard, le pouce tendu, l’automobiliste qui nous avait transporté à l’aller depuis Québec ! Au départ relativement loin du débat, elle nous raconte avoir roulé toute la matinée en écoutant à la radio les débats alimentés par le Conseil de bande Sept‐Îles‐Malioténam. C’est un des derniers opposants apparemmentii ; il venait de déposer une requête en injonction pour faire cesser les travaux entamés le 13 mai dernier.

 

Un peu plus tard, un autre automobiliste justifie cette ténacité au fait que la population de certaines réserves n’ont pas reçu les enveloppes axquelles ont eu droit les autochtones de Natashquan ou de Mingan par exemple.

 

ENTRE MAGPIE ET RIVIERE‐AU‐TONNERRE.

Une grande réjouissance chaque fois sur la route : une auto s’arrête. A sa fenêtre nous fait signe la première jeune femme à nous prendre sur le pouce. Elle est arrivée en Minganie par amour de la nature sauvage d’ici. Elle a suivi le dossier de la rivière Romaine de près, s’impliquant contre la réalisation des chantiers Hydro‐Québec. Elle s’indigne que les journalistes locaux aient omis un point important. Les sommes à verser par Hydro‐Québec aux municipalités en compensation des travaux ont été touchées avant même les audiences publiques du BAPE (….). Elle étaie : certaines municipalités, comme Le Havre‐St‐Pierre, auraient déjà investi la deuxième moitié de l’argent à toucher (sur une enveloppe d’1M$ dont la moitié est garantie peu importe ce qu’il arrive et l’autre moitié conservée si le projet se réalise). Le débat n’a donc plus lieu.

 

ENTRE RIVIERE‐AU‐TONNERRE ET SHELDRAKE.

Nous échangeons avec un des acteurs touristiques de la région. Il soutient que 

 

l’impulsion apportée à la région par l’arrivée massive de main‐d’oeuvre et de l’argent d’Hydro‐Québec permet de voir plus loin. Le commerce ou l’immobilier mis en route vont continuer à rouler après la construction des barrages ayant servi d’impulsion.

 

ENTRE RIVIERE‐AU‐TONNERRE  ET SEPT‐ILES.

Un automobiliste nous extirpe des vents glacés de ce mois de juin. Voyageur basé à Sept‐Iles, il a suivi de nombreux chantiers de ce genre. D’après lui, le projet est conçu depuis 25 ans et Hydro‐Québec attendait la crise propice, arrivée à point ! Autre éclairage à notre lanterne : le prolongement vers l’Est de l’axe routier 138 ne serait pas étranger au développement projeté des prochaines rivières dans l mire d’Hydro‐Québec (ex. Mécatina).En somme, la société d’Etat paverait la voie vers les prochaines rivières à exploiteriii. Toutefois, il ne sait vraiment sur quel pied danser : il gagne en partie son pain grâce aux chantiers de La Romaine, mettant de côté ses convictions environnementales. Mais son travail est motivé par la beauté de la nature. Même sur les chantiers le point de vue est donc mitigé !

 

ENTRE SEPT‐ILES ET TADOUSSAC.

Sur la dernière portion de route, je laisse mon compagnon de voyage prendre la rive Sud du Fleuve. Et je covoiture avec une biologiste chargée d’étudier le projet de La Romaine ! Ses craintes touchent bien sûr à l’environnement. La construction des barrages va vraisemblablement détruire le milieu de vie du caribou des bois, espèce menacée qui s’éloigne de la présence de l’Homme. Une nouvelle route ‐ pour la réalisation des chantiers – a commencé à être construite pour monter vers le Nord à partir de la 138 Est. Gros souci : elle passe sur des zones humides, précieusement protégées partout dans le monde.

 

ET APRES ?

Bien des questions nous viennent alors que nous regagnons nos villes respectives, Québec et Montréal. D’où arriveront les travailleurs ? Quelles cultures porteront‐ils dans leurs bagages ? Que changeront leurs enfants à la région ?.... Une chose est certaine. La rivière Romaine et les terres qu’elle traverse ne nous semblerons jamais bien loin.

 

NOTE IMPORTANTE.

Les noms des personnes qui ont apporté leur opinion ne sont pas divulgués dans le souci de ne pas nous interposer dans le débat
local sur cet enjeu.

 

Ces opinions sont rapportées dans la totalité (pas de tri d’une opinion ou d’une autre), sans intérêts personnels, avec la plus grande fidélité possible et sans vérification de leur vérité. Nous sommes toutefois conscients que la pratique du pouce, vecteur de la plupart de nos rencontres, aura influencé l’échantillon de population fournissant son opinion.

 

>> Pour publication dans votre média, un remaniement des textes est envisageable sur demande.

PETIT PLUS. UNE GALERIE DE PHOTOS REFLETE NOTRE VOYAGE DANS SON ENSEMBLE: http://www.flickr.com/photos/adelenvogue/sets/72157619697204207/
// PHOTOS disponibles – crédit : Adeline Charvet

iLire Le Nord‐Côtier : www.lenord‐cotier.com/journal/archives.aspx Cliquer sur Archives, sélectionner 3 juin 2009, puis page 15.

ii Ecouter sur Radio‐Canada le 5 juin 2009 : www.radio‐canada.ca/regions/est‐quebec/2009/06/05/004‐romaine‐injonction‐maliotenam.shtml 

iiiInformation confirmée dans Le Nord‐Côtier du 17 et du 24 juin à propos de l’exploitation en projet de la rivière Magpie. (Voir archives en p. 27 du 17 juin 2009 et en p.16 du 24 juin 2009)